Archive d’étiquettes pour : mucite

L’annonce d’un cancer et le démarrage d’un traitement par chimiothérapie ou radiothérapie cervico-faciale concentrent l’attention sur l’oncologie. La bouche est souvent oubliée — à tort. Une dent infectée découverte en pleine cure peut décaler un protocole, déclencher une infection grave en aplasie, ou provoquer une ostéonécrose des mâchoires si des bisphosphonates IV sont prescrits. À Névé Clinique dentaire à Genève, nous coordonnons régulièrement avec les oncologues des HUG, de la Clinique des Grangettes et de l’Hôpital de la Tour pour réaliser les bilans dentaires pré-thérapeutiques dans les délais imposés par les protocoles. Voici ce qu’il faut savoir.

Key Takeaways
– Un bilan dentaire complet est recommandé AVANT le démarrage d’une chimiothérapie ou d’une radiothérapie de la sphère ORL (MASCC/ISOO Guidelines, 2019).
– La mucite buccale touche 20 à 40 % des patients sous chimio standard et 80 % des patients sous radio-chimiothérapie ORL (Lalla RV et al., MASCC/ISOO, 2014).
– Pas de soin invasif (extraction, chirurgie) dans les 14 jours précédant et suivant une cure, sauf urgence — la fenêtre se situe en milieu d’intercure quand les neutrophiles sont remontés.
– Les bisphosphonates intraveineux (zolédronate, pamidronate) prescrits dans certains cancers exposent à un risque d’ostéonécrose des mâchoires (ONJ) de 1 à 10 % post-extraction.
– Suivi dentaire à vie après radiothérapie cervico-faciale en raison du risque d’ostéoradionécrose, même des années après le traitement.

Pourquoi un bilan dentaire avant la chimio est-il indispensable ?

La chimiothérapie agit sur les cellules à renouvellement rapide — les cellules tumorales, mais aussi celles de la moelle osseuse (production de globules blancs, rouges, plaquettes) et de la muqueuse buccale. Pendant la phase d’aplasie post-cure (typiquement J+7 à J+14), les défenses immunitaires sont au plus bas. Une dent cariée profonde, un foyer apical silencieux, un kyste péri-coronaire de dent de sagesse asymptomatique deviennent alors des portes d’entrée potentielles pour des infections graves — septicémies, abcès cervico-faciaux nécessitant hospitalisation.

Le bilan pré-thérapeutique vise à :

  1. Éliminer tous les foyers infectieux actifs ou potentiels (extractions des dents non conservables, soins des caries profondes, traitement des parodontites actives) ;
  2. Stabiliser l’hygiène et donner les instructions de prévention adaptées à la cure ;
  3. Réaliser une empreinte de gouttière fluorée si une radiothérapie cervico-faciale est prévue ;
  4. Documenter l’état initial pour le suivi post-traitement.

Idéalement, le bilan a lieu 2 à 3 semaines avant le démarrage de la chimio, pour laisser le temps de cicatriser après les éventuelles extractions. Les recommandations conjointes MASCC (Multinational Association of Supportive Care in Cancer) et ISOO (International Society of Oral Oncology) publiées en 2019 codifient ce standard de soins (MASCC/ISOO, 2019).

Les soins à réaliser avant le démarrage de la chimio

Tous les actes ne se valent pas en termes d’urgence pré-thérapeutique. Voici la hiérarchie que nous appliquons :

Priorité 1 — à terminer avant la première cure

  • Extractions des dents non conservables (caries délabrantes inaccessibles, parodontite terminale, restes radiculaires, dents de sagesse incluses symptomatiques).
  • Traitement des abcès aigus (drainage, antibiothérapie).
  • Détartrage-surfaçage complet pour assainir le parodonte.

Priorité 2 — à terminer si délai suffisant

  • Caries profondes symptomatiques ou proches de la pulpe.
  • Traitements endodontiques des dents pulpées douloureuses.
  • Réfection des restaurations défectueuses susceptibles de fracturer ou se déceller pendant le traitement.

Priorité 3 — différable

  • Soins esthétiques, blanchiment dentaire, prothèses non urgentes, orthodontie élective. Ces actes attendent la fin du traitement oncologique.

Pour les extractions, le délai de cicatrisation osseuse minimum avant chimio est de 10 à 14 jours. Voir nos conseils post-extraction jour par jour pour la cicatrisation normale.

Pendant la chimio : la fenêtre de tir étroite

Une fois le traitement démarré, les soins dentaires deviennent contraints. La règle de base : pas d’acte invasif dans les 14 jours suivant ou précédant une cure, hors urgence.

Quand intervenir si nécessaire

La fenêtre de soin se situe en milieu d’intercure, typiquement J+14 à J+21 après la cure précédente, soit 1 semaine avant la cure suivante. À ce moment, les neutrophiles sont remontés (vérification par numération formule sanguine récente, > 1500/mm³ idéalement), les plaquettes sont acceptables (> 50 000/mm³ pour un acte chirurgical mineur).

Les soins acceptables

  • Détartrage doux (pas de surfaçage agressif) : oui.
  • Caries simples sans atteinte pulpaire : oui.
  • Soins d’urgence antalgiques (pansement, ouverture pulpaire) : oui, en concertation avec l’oncologue.
  • Extraction non urgente : non, on attend la fin de la chimio.

Nous communiquons systématiquement avec votre oncologue avant tout geste pendant la cure pour vérifier la NFS récente et confirmer l’absence de contre-indication.

La mucite buccale : reconnaître et soulager

La mucite (inflammation et ulcérations de la muqueuse buccale) est l’effet secondaire le plus fréquent et le plus invalidant de la chimio sur la sphère orale. Elle touche 20 à 40 % des patients sous chimio standard et jusqu’à 80 % des patients sous radio-chimiothérapie ORL ou conditionnement de greffe de moelle (Lalla RV et al., 2014).

Signes cliniques

  • Brûlures buccales, douleur à l’alimentation, voire impossibilité de manger.
  • Aphtes multiples, plages érythémateuses, voire ulcérations confluentes.
  • Apparition typique entre J+5 et J+14 après une cure.

Prévention et traitement

Les recommandations MASCC/ISOO 2019 retiennent quelques mesures de niveau de preuve élevé :

  • Cryothérapie orale (glaçons à sucer) pendant l’administration des bolus de 5-FU ou melphalan haute dose : réduction démontrée de la mucite.
  • Bains de bouche au bicarbonate de sodium dilué (1 cuillère à café dans 1 verre d’eau), 4-6 fois par jour, dès le démarrage de la chimio.
  • Bains de bouche à la chlorhexidine : utilité débattue, parfois prescrits sur courte durée en cas de surinfection. Voir bain de bouche antiseptique : quand utiliser.
  • Antalgiques systémiques (paracétamol, voire morphiniques) pour les mucites sévères.
  • Brosse à dents extra-souple ou éponges, hygiène poursuivie autant que possible.
  • Éviction tabac et alcool, alimentation tiède non épicée.

Les bains de bouche alcoolisés sont à proscrire — ils aggravent la mucite.

Les bisphosphonates IV et le risque d’ostéonécrose des mâchoires

Certains cancers (myélome multiple, métastases osseuses de cancers du sein, prostate, poumon) sont traités par bisphosphonates intraveineux — zolédronate (Zometa), pamidronate (Aredia) — ou par denosumab (Xgeva). Ces molécules inhibent la résorption osseuse et exposent à un risque d’ostéonécrose des mâchoires (ONJ — osteonecrosis of the jaw) post-extraction.

L’incidence de l’ONJ chez les patients sous bisphosphonates IV à doses oncologiques est estimée à 1 à 10 %, contre < 0,1 % pour les bisphosphonates oraux à doses ostéoporotiques. Le déclencheur principal est une extraction dentaire ou un traumatisme muqueux (prothèse blessante, chirurgie). L’ONJ se manifeste par une zone d’os exposé persistant > 8 semaines, douloureuse, parfois avec fistule.

Conséquence pratique

Avant initiation des bisphosphonates IV, toutes les dents non conservables doivent être extraites et la cicatrisation doit être complète (8-12 semaines). Une fois le traitement démarré, les extractions deviennent à très haut risque et sont reportées autant que possible. Pour le détail des risques implantaires sous bisphosphonates, voir notre fiche implant dentaire et bisphosphonates / ostéoporose.

Cas particulier : la radiothérapie cervico-faciale

Quand la radiothérapie cible la sphère ORL (cancer de la langue, de l’amygdale, du larynx, du plancher buccal), les conséquences buccales sont durables :

  • Hyposialie / xérostomie (bouche sèche) chronique, par destruction des glandes salivaires irradiées — augmentation massive du risque carieux.
  • Caries radio-induites caractéristiques au collet des dents (carie au collet et récession gingivale — concept proche).
  • Risque d’ostéoradionécrose post-extraction, à vie dans les zones irradiées.

Le protocole pré-radiothérapie est encore plus strict : extractions des dents non conservables au moins 3 semaines avant démarrage, port d’une gouttière fluorée à vie (application quotidienne de fluor pour prévenir les caries radio-induites), suivi dentaire trimestriel pendant les 2 premières années puis semestriel.

Mucite buccale : fréquence selon le traitement 20-40% Chimio standard 60% Greffe moelle 80% Radio-chimio ORL
Source : MASCC/ISOO Mucositis Guidelines, Lalla RV et al., 2014.

Après le traitement : un suivi prolongé

Une fois la chimiothérapie terminée et le patient en rémission, le suivi dentaire ne s’arrête pas. La récupération hématologique permet de reprendre les soins normaux (extractions différées, soins esthétiques, implants après cicatrisation).

Pour les patients ayant reçu une radiothérapie ORL, le suivi est à vie : visite dentaire tous les 3-4 mois pendant 2 ans, puis semestrielle. Toute extraction dans une zone irradiée nécessite un protocole spécifique (oxygénothérapie hyperbare parfois discutée, antibioprophylaxie systématique).

Pour les patients toujours sous bisphosphonates IV (souvent au long cours dans les métastases osseuses), les extractions restent à éviter autant que possible, et tout acte invasif doit être discuté en RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) avec l’oncologue.

Vous démarrez prochainement une chimiothérapie ou une radiothérapie ? Demandez à votre oncologue une ordonnance pour bilan dentaire pré-thérapeutique. Nos équipes à Plainpalais, Pont-Rouge et Nations réalisent ces bilans en urgence (sous 48-72 h) et coordonnent avec l’équipe oncologique. Prenez rendez-vous en ligne.

FAQ — chimiothérapie et soins dentaires

Pourquoi faire un bilan dentaire avant la chimio si je n’ai pas mal aux dents ?

Parce qu’une dent peut héberger un foyer infectieux silencieux (granulome apical, parodontite chronique, dent de sagesse incluse) qui ne se manifeste qu’en aplasie post-cure — et là, sous forme grave (cellulite cervico-faciale, septicémie). Les guidelines MASCC/ISOO 2019 recommandent un bilan systématique pour tout traitement à risque hématologique ou osseux.

Puis-je me faire détartrer pendant la chimio ?

En général oui, en milieu d’intercure (J+14 à J+21 après la cure précédente), avec une numération formule sanguine récente confirmant des neutrophiles > 1500/mm³ et des plaquettes > 50 000/mm³. Le détartrage doit être doux, sans surfaçage agressif. Nous coordonnons avec votre oncologue.

Mon oncologue me prescrit du Zometa pour mes métastases osseuses. Puis-je encore me faire poser un implant ?

Très difficile. Les bisphosphonates IV à doses oncologiques exposent à un risque d’ostéonécrose des mâchoires de 1 à 10 % post-chirurgie, et la pose d’implant rentre dans cette catégorie. Nous déconseillons généralement l’implantologie élective sous bisphosphonates IV. Pour un cas particulier, voir implant dentaire et bisphosphonates — décision en concertation oncologique.

Mes gencives saignent depuis le début de la chimio, est-ce normal ?

Possible, par deux mécanismes : thrombopénie (baisse des plaquettes liée à la chimio) ou mucite débutante. Vérifiez votre numération récente avec votre oncologue. Continuez l’hygiène avec une brosse extra-souple, bains de bouche au bicarbonate. Si saignement abondant ou prolongé, consultez sans attendre.

J’ai eu une radiothérapie ORL il y a 5 ans. J’ai besoin d’une extraction. C’est risqué ?

Oui, le risque d’ostéoradionécrose persiste à vie dans les zones irradiées. L’extraction reste possible mais nécessite un protocole spécifique : antibioprophylaxie, technique chirurgicale atraumatique, parfois oxygénothérapie hyperbare en pré et post-op selon la dose reçue. Indiquez-nous toujours votre antécédent de radiothérapie ORL avant tout geste.

La mucite peut-elle être prévenue ?

Partiellement. La cryothérapie orale (glaçons à sucer pendant l’administration de certaines chimios — 5-FU, melphalan) a une efficacité démontrée. Les bains de bouche au bicarbonate, l’hygiène maintenue et l’éviction des irritants (tabac, alcool, épices) réduisent l’intensité. La prévention totale n’est pas possible — la mucite reste un effet secondaire fréquent qu’on cherche à atténuer.

Pour aller plus loin

La coordination dentiste-oncologue est l’une des étapes les moins glamour mais les plus rentables d’un parcours en cancérologie. Un bilan dentaire bien mené avant la chimio évite des complications graves pendant le traitement ; un suivi régulier après protège la denture des effets retardés (xérostomie, caries radio-induites, ostéonécrose).

Chez Névé, nos équipes à Plainpalais, Pont-Rouge et Nations accueillent en priorité les patients en parcours oncologique pour bilans pré-thérapeutiques rapides et soins coordonnés. Nous communiquons directement avec les équipes oncologiques des HUG, de la Clinique des Grangettes et des oncologues libéraux. Voir nos articles connexes : diabète et soins dentaires, extraction sous anticoagulant, antibiotique avant soin dentaire. Contactez-nous pour un rendez-vous.


Sources clés citées :

  • Lalla RV, Bowen J, Barasch A et al., MASCC/ISOO clinical practice guidelines for the management of mucositis secondary to cancer therapy, Cancer, 2014 (lien)
  • Elad S et al., MASCC/ISOO clinical practice guidelines for the management of mucositis : sub-analysis, Support Care Cancer, 2020
  • Ruggiero SL et al., AAOMS Position Paper on Medication-Related Osteonecrosis of the Jaws — 2022 Update, J Oral Maxillofac Surg, 2022
  • MASCC/ISOO Mucositis Guidelines (lien)
  • Société Suisse des médecins-dentistes (SSO) — recommandations cliniques (lien)